Plusieurs semaines que nous n'avions pas échangé, Jocelyn et moi, que Just a Walk allait son train sans que je visse la moindre image, sans que j'eusse idée du niveau d'avancement des travaux. Nos dernières conversations téléphoniques me l'avaient montré enthousiasmé par son voyage en Écosse, et tout particulièrement par son séjour sur les îles du nord. C'est cela que je vois en premier ce matin, en quelques rush encore un peu bruts, mais qui, cependant, donnent à penser que l'expérience fut forte. Des plans fixes et sans chichis. Un hublot de ferry fouetté par la pluie face à la masse rocheuse de l'île qui menace et se dissout. Je résiste un peu au début avant de m'abandonner à leur temporalité particulière et envoûtante. J'y vois aussi l'appartenance à une tradition récente des artistes voyageurs, et plus spécialement de ceux-là qui vont vers le Nord : Pierre Huyghe, Marcel Dinahet, Anne Durez, Nicolas Moulin, Marylène Negro. Chacun à sa manière en tire une vision singulière qui, parfois, gît dans les détails. Ici, comme dans les deux autres films qui montrent des paysages insulaires, c'est l'immobilité du point de vue qui frappe. Un œil comme hypnotisé, comme pétrifié par ces étendues panoramiques qui oscillent entre la terre des ancêtres et le décor de western, mais balayées par le vent qui pousse les nuages et qui distribue les zones lumineuses. Comme une peinture en train de se faire : un peintre inconnu, un pinceau invisible. Il ne s'agit pour l'instant que de matériaux. Peut-être en verra-t-on des traces dans l'exposition de janvier prochain à La Criée. Je sens bien que c'est cela qui occupe désormais l'esprit de Jocelyn, que l'essentiel du travail qui s'accomplit maintenant, dans les voyages, les résidences, les prises d'images, les collectes de textes, tout cela concerne de plus en plus précisément l'exposition. Le processus de cristallisation, qui est une possible définition de l'exposition, est à présent lancé. Il évoque l'idée d'émission lumineuse comme principe fondateur : évidence et circulation, mouvement ininterrompu, réflexion.
L'été approche et les nouvelles migrations. Jocelyn se rendra à nouveau une semaine ou deux en Écosse et puis ce sera le Portugal. L'idée d'une session de travail, là-bas, semble abandonnée, mais il y a de fortes chances que nous nous y retrouvions tout de même puisque Yvette et moi avons décidé de passer une dizaine de jours de nos vacances, courant août, entre Lisbonne et Porto. Il envisage également de voyager quelque temps en compagnie de Marcel (Dinahet). C'est une excellente idée que ces deux-là posent leur regard sur des lieux identiques (communs ?). À propos, Marcel revient d'un séjour de dix jours en Corse où il a travaillé en vue d'une exposition au musée de Corte. L'idée était qu'il sillonne l'île à bord des cars appartenant à une compagnie, pour l'occasion mécène du projet, comme il l'a si souvent fait sur les ferries ou tout simplement en voiture. Si j'évoque ici Marcel, c'est, outre le fait qu'il vient de rentrer et qu'il me tarde d'avoir de ses nouvelles, parce que je vois Just a Walk comme la forme, mais une parmi d'autres, de toutes ces expériences auxquelles mes amis se soumettent. D'une certaine manière, le voyage de Marcel en Corse ne peut que participer du projet de Jocelyn ; sans que cela soit dit d'avance.
En fait, Just a Walk ce n'est jamais seulement Just a Walk ; c'est une nébuleuse, ou une myriade, comme on voudra. C'est la mise en écriture d'activités diverses, une manière de résider (« Résidence sur la terre », comme disait Pablo Neruda).
La conversation se poursuit et nous mène naturellement à Dinan où, dans le cadre d'un centre culturel dessiné par l'architecte David Cras, Jocelyn met la dernière main à une réalisation artistique dont il me montre quelques images. Il est intervenu et sur le bâtiment lui-même et sur le jardin attenant ; des photographies intégrées à l'architecture, des phrases au fond des bassins d'eau. J'y retrouve cette approche plurielle et décentrée, cette diversité des points de vue, cette manière d'arpenter les espaces munis des outils de l'image, de l'objet et du graphisme, cette fluidité qui, décidément, le caractérise.